Portrait of Henri Comdamain (1887 - 1916)

Henri Comdamain

Henri Joseph Marie
  • Born on August 31, 1887 in Rennes
  • Killed on May 13, 1916 in Lyon, at the age of 28 years

Parents

Occupations

  • docteur en droit (lauréat de la faculté de Rennes) (1911 - )
  • sous-lieutenant d'infanterie au 241e R. I.

Distinctions

  • chevalier de l'ordre de la Légion d'honneur (1916)
  • mort pour la France

Notes

mort pour la France


LE SOUS-LIEUTENANT HENRI COMDAMAIN
​Aux Parents d’Henri COMDAMAIN
Hommage de sympathie bien respectueuse, en souvenir ému de leur fils.
H. G.
​« Quand l’âme est droite... » (M. RIGAUX)
​COMDAMAIN (H.) appartenait à l'une des familles les plus estimées de Rennes. Nous sommes gênés pour dire de ses respectables parents tout le bien que nous pensons ; car ils survivent héroïquement à leur terrible épreuve. Qu'ils nous permettent cependant de signaler, parmi les grâces dont fut prévenu leur fils, tout d'abord celle d'avoir eu en eux de vrais éducateurs ; et ceux qui entendent bien tout ce que ce mot contient savent que cet avantage n'est pas si courant ; qu'il est, en tous cas, le plus précieux de ceux dont puisse bénéficier un enfant. Henri l'appréciait à sa juste valeur. C'est même de là que lui venait pour une très large part le sentiment de ses obligations. Le seul souvenir de toutes les grâces qui lui étaient venues par ses parents l'empêchait toujours d'être content de lui-même. Quelques semaines avant de succomber, avec une modestie que l'on retrouvait souvent sur ses lèvres et sous sa plume, il écrivait à un ami : « Comment des chrétiens comme eux ont-ils un fils comme moi ? »
​Il fit ses études au collège Saint-Vincent-de-Paul, de Rennes...
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​... où il eut une autre faveur fort appréciable : celle de grandir dans le rayonnement de cette âme de saint qu'était le Supérieur de la maison, M. Ceillier.
​Les premières et les plus profondes aspirations de sa nature l'auraient porté, au sortir du collège, à entrer dans l'armée. Mais une certaine faiblesse de la vue fit craindre à des conseillers qu'il devait écouter qu'il ne pût poursuivre cette carrière. Il y renonça donc quoique avec peine, et, ses humanités terminées, fit son droit.
​Une nouvelle grâce l'attendait à ce moment, qui semble bien avoir été parmi les plus importantes de sa vie. L'œuvre des « Retraites fermées » avait été récemment fondée à Rennes. Les Étudiants étaient particulièrement invités à se procurer le bienfait de trois jours de solitude, de réflexion et de prière. Spontanément Henri se fit inscrire à la retraite de novembre 1907. La méthode des « Exercices spirituels » dut plaire à cet esprit amoureux de précision, de logique, de clarté ; il y revint, en effet, chacune des années que durèrent ses études. Et, sans aucun doute, il y prit et il y renouvela la résolution que suggère saint Ignace à son retraitant, « de s'attacher plus étroitement à Jésus-Christ, de se signaler au service de son Roi éternel et Seigneur universel. »
​Ce qu'il fut comme étudiant, l'aumônier du cercle qui venait de s'ouvrir pour les élèves catholiques des Facultés de Rennes, pourrait le dire longuement. Henri fut pour lui cet homme précieux, surtout au début des œuvres, à qui l'on peut demander tous les dévouements et qu'on peut mettre en avant comme la meilleure des recommandations. Du reste, nous avons de lui, à cette époque, un portrait peint par lui-même. Comme plusieurs autres périodiques, la Revue de la Jeunesse avait fait en 1912 une enquête sur la renaissance catholique parmi les jeunes. Henri prit la plume : Le numéro du 10 août publiait sa réponse.
​Il divisait ses camarades en trois catégories : les catholiques, les demi-catholiques, les incroyants. La première seule nous intéresse ici, parce que c'est évidemment la sienne.
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​D'après lui, deux idées dominent et entraînent les catholiques avec lesquels il vit : leur religion est pour eux chose grave ; elle nécessite de ceux qui veulent y adhérer vraiment la logique la plus rigoureuse. Être catholique, c'est, avant tout, vivre son catholicisme, c'est-à-dire, conformer à ses principes son existence tout entière. Cette concordance absolue entre leur conduite et leurs convictions, ils s'efforcent de la réaliser à un triple point de vue : dans la vie privée, dans la profession, dans les relations sociales.
​Pour réaliser ce programme, conclut-il, ils estiment que leurs propres forces laissées à elles-mêmes seraient désespérément insuffisantes : l'énergie dont ils ont besoin, ils la puisent dans une fréquentation de plus en plus assidue des sacrements, dans des lectures sévèrement choisies, dans des conversations suivies avec un directeur de conscience.
​En écrivant ces lignes, Henri ne songeait certes qu'à rendre la physionomie morale et religieuse de tout un groupe de ses amis. En réalité, ceux qui l'ont connu étudiant à Rennes s'accorderont à dire que le portrait qu'il traçait là ne ressemblait à nul autre plus qu'à lui-même.
​Un peu plus loin, il relevait comme un signe des temps que, parmi les jeunes, les indifférents reconnaissent volontiers aux catholiques intégraux une supériorité et leur donnent assez souvent de leur sympathie et même de leur confiante estime des témoignages qui seraient pour surprendre. « C'est, de préférence, aux plus convaincus d'entre nous qu'ils iront demander conseil au point de vue carrière, au point de vue moral aussi, pour leurs lectures, pour leur conduite même. A qui saurait agir avec prudence, tact... et patience, quel fructueux apostolat ! » En fait, ce fut le sien. Nous avons sous les yeux les lettres de plusieurs de ses camarades qui ne se consolent pas d'avoir perdu en lui plus qu'un ami : un conseiller intime.
​Ce rôle, il n'avait pas la prétention de le rechercher ; il s'étonnait plutôt qu'on le lui fît remplir, et, sévère pour lui-même, il s'en déclarait volontiers indigne. Il sentait vivement qu'on n'a vraiment le droit de conseiller aux autres un effort vers le bien que si l'on a eu le courage de le faire soi-même, et il était beau-
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​-coup trop sincère pour user de ce droit sans l'avoir conquis. Aussi trouvait-il dans la confiance dont il était entouré un des plus puissants ressorts de sa vie morale. Au fait, pour qu'elle vînt à ce point vers lui, il fallait bien qu'il y eût chez lui, à un degré rare chez un jeune homme, ce je ne sais quoi qui l'appelle et qui est un ensemble de discrétion, de loyauté, de bienveillance et de maturité.
​Toujours dans ce même article, Henri notait comme caractéristique de ses amis catholiques le souci d'exceller, parce que catholiques, dans leur profession. Ce souci, il l'eut au plus haut point. La Faculté de droit de Rennes le compta tous les ans parmi ses lauréats. Sa thèse de doctorat, La Conduite de la Banque de France aux époques de crise, fut mieux que le timide essai de travail personnel qu'on demande d'ordinaire au futur docteur ; ce fut un ouvrage de plus grande envergure auquel devront, désormais, recourir ceux qui voudront connaître l'histoire de la célèbre institution financière.
​Le choix qu'il avait fait de ce sujet indiquait celui qu'il venait de faire de sa carrière. Au mois de mars 1911, il prenait part au concours général de la Banque et en sortait premier. La situation dans laquelle il entrait ne correspondait pas exactement, nous le savons déjà, à toutes les aspirations de sa nature. Mais cela ne l'empêcha pas de se donner résolument aux obligations qu'elle lui créait. Il dira un jour à un intime : « La vie ne vaut que par les devoirs ; et le devoir, souvent, c'est ce qui embête. » Attaché aux succursales de Nantes, puis de Laval, il y fit preuve d'une intelligence et d'une conscience qui ne passèrent pas inaperçues, même de Paris. Le secrétaire général de la Banque, en apprenant sa mort, écrivait à sa famille :
​« La cruelle nouvelle m'accable. Nous avions mis tant d'espérances en votre fils. »
​Henri était donc à Laval quand la guerre éclata. L'appel aux armes réveilla facilement le soldat qui sommeillait en lui ; ce fut avec une joie calme mais profonde qu'il rejoignit à Rennes, au collège Saint-Martin, le dépôt du 241e d'infanterie, réserve du 41e, où il avait fait son service militaire et d'où il était sorti avec les galons de sergent. Il eut ainsi la faveur de consacrer aux siens
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​les jours qui précédèrent son départ. Il les consacra aussi à renouveler ses énergies intérieures.
Le 8 août, il quittait Rennes pour prendre le chemin de la frontière. Quels furent à cette heure-là ses sentiments, nous n'en sommes pas réduits à les présumer, car le 9 mai 1915, dans une humble et pauvre chapelle du front, il avait assisté à une cérémonie en l'honneur de Jeanne d'Arc, et acclamé, en même temps que notre héroïne, les principaux saints protecteurs de notre patrie. Le soir, il notait : « Je me suis senti envahi par le grand frisson qui m'a secoué déjà lorsque j'ai franchi la grille de Saint-Martin en chantant le Chant du départ. Toute la France héroïque et belle, la douce France des aïeux, était devant moi et je me sentais grandi et purifié par la présence presque tangible de ce passé. »
​Nous ne chercherons pas, dans les diverses étapes d'une campagne de vingt mois, les preuves et la mesure qu'il y donna de sa valeur militaire ; on pense bien qu'il fut de ceux qui ne croient jamais avoir fait leur devoir tant qu'ils ne l'ont pas dépassé. Nous aimons mieux nous attacher à marquer quelques-unes des ascensions par lesquelles s'éleva cette âme que la guerre devait faire monter si haut.
​Dès le début, elle le force à quitter le domaine des apparences qui passent et à se réfugier, pour ne le plus abandonner, dans celui des réalités qui demeurent. Plusieurs de ses amis sont tombés aux premiers mois des hostilités. Écoutons l'émouvant récit de ce drame intérieur où le dernier mot reste à la foi :
​« La mort de B. R... m'a causé un vrai chagrin, la disparition de C... m'a beaucoup peiné ; mais je viens d'être frappé plus cruellement encore dans mes plus chères affections. L. F... est tombé, frappé en plein front, à J... J'ai sangloté comme un enfant, hier soir, dans la petite église de W..., et notre aumônier m'a doucement reproché ma douleur, comme n'étant pas très chrétienne. Que voulez-vous ? J'aurai bien du mal à dépouiller le vieil homme... Aujourd'hui, je suis plus calme. J'ai communié pour mon pauvre L... ce matin, et j'ai repris à peu près mon front
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​habituel. J'ai la grande consolation de savoir qu'il avait réglé tout avant de partir et que, la veille même du jour où il devait être tué, il avait pu s'entretenir avec l'aumônier.
​« Je veux que vous rassuriez mes parents auxquels j'ai écrit, hier, une lettre un peu abattue. Dites-leur que ces deuils répétés nous épurent et nous fortifient contre la lassitude, l'égoïsme, les petites préoccupations terre à terre et mesquines » (3 nov. 1914).
​« J'ai communié ce matin... et j'ai repris mon front habituel. » C'est à cette source de la sainte communion et, en général, de tous les exercices de la piété catholique que Henri puise la force de gravir le rude sentier montant où la guerre vient de l'engager. Son aumônier pourra écrire de lui : « C'était, si je puis ainsi parler, le président du petit état-major spirituel de mon régiment. Fidèle à l'assistance à la sainte messe et à la fréquentation des sacrements, il était pour tous le vivant modèle. »
​Chaque fête de l'Église est l'occasion pour lui d'un renouvellement spirituel, et son âme sait merveilleusement s'harmoniser avec elle, se mettre à la note du jour. Le 9 mai 1915, il invoque Jeanne d'Arc en des termes où l'on retrouve quelque chose de la simplicité grave, du mouvement même de nos oraisons liturgiques de la meilleure époque :
​« Bienheureuse Jeanne, vous qui avez réussi à discipliner et à christianiser les bandes de soudards qui servaient le roi de Bourges, renouvelez le miracle d'autrefois. Faites revivre en nous les simples et grandes vertus des aïeux, gardez-nous des tentations charnelles et rappelez-nous que nous sommes les soldats de Dieu, au même titre que les soldats de France. Amen. »
​Il prie donc et il prie bien ; il médite même, c'est-à-dire qu'il fait des lectures méditées. Il avait été fort exigeant dans le choix des livres de piété. Pour la campagne, tenant à avoir le plus de doctrine sous le plus mince volume possible, il n'avait mis dans son sac, à côté d'un petit livre de messe, souvenir de ses retraites fermées d'étudiant, que l'Imitation de Jésus-Christ. Un peu plus tard, il accepte sans enthousiasme d'abord, puis il goûte beau-
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​-coup une brochure destinée à ceux qui partent : Dieu au soldat, par Desbuquois : « J'ai toujours, dans ma poche, votre petit bouquin que je trouve épatant. Il m'a fait un bien énorme. C'est une vraie « imitation du soldat ». Il prélève même sur son budget de quoi l'offrir à quelques-uns de ses camarades, aux plus capables d'en profiter.
​Car il a au plus haut point cette préoccupation de ne pas garder pour lui seul ce qui peut faire du bien à d'autres.
​De tout temps, l'amitié avait été à ses yeux autre chose que les relations d'une camaraderie quelconque : il la considérait comme une société de secours mutuel, établie entre des âmes éprises du même idéal. Et nous avons vu que, pendant sa vie d'étudiant, son amitié s'était montrée déjà singulièrement bienfaisante, qu'il avait dès lors, le don de dire le mot qui encourage ou qui relève. La guerre, on le pense bien, devait lui offrir, plus qu'un autre temps, l'occasion de le dire :
​« Il y aura quelque chose de changé dans notre beau pays, écrit-il le 3 novembre 1914. Combien de gens ont réfléchi sous les obus et les balles à des choses qui leur passaient inaperçues autrefois ! Que de retours dont j'ai été le confident ému et joyeux !... Il y a une certaine messe, célébrée dans une église demi-effondrée, sous les marmites, à laquelle j'aurais bien voulu assister. Cela m'a d'autant plus coûté de n'y être pas qu'elle scellait le retour à Dieu de deux de mes meilleurs camarades. Enfin je m'y suis associé de pensée, faute de mieux. »
​Progressivement — un peu lentement, pensèrent quelques-uns — les galons sont venus. Voici notre ami sous-lieutenant. Il est trop sérieux pour n'être pas plus préoccupé du titre que de paraître : pour lui, monter en grade doit être synonyme de monter en valeur.
​« Priez Dieu pour que je me montre digne des nouveaux galons qui me sont octroyés. » Lettre du 11 juin 1915.
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​« Je suis maintenant chef de section. La Providence m'a favorisé une fois de plus en me faisant placer à la meilleure compagnie du régiment... Je suis très fier de mes nouvelles fonctions. Beaucoup plus de responsabilité, de danger, de fatigue ; mais aussi la paix que donne une vie très occupée, et les satisfactions du commandement direct, lorsqu'on a sous ses ordres de braves gens qui vous donnent leur confiance, comme c'est le cas, je crois. »
​Nous pourrions citer bien d'autres lignes où se manifestent l'affection, l'estime, l'admiration qu'il avait pour ses hommes ; nous verrons que ceux-ci le lui rendaient bien. Ils n'ignoraient pas que leur sous-lieutenant avait volontairement renoncé à un poste plus à l'abri, où il était cependant fort utile, et provoqué sa récente nomination pour vivre davantage de leur vie.
​⁂
​La guerre se prolonge. Aux jours d'enthousiasme succèdent les jours d'angoisse, puis les jours d'attente. Pas un instant, Henri ne doute de la victoire finale ; mais, à mesure que les événements se déroulent, il lui apparaît toujours plus évident que, dans le terrible conflit qui met aux prises les races ennemies, Dieu aura son mot à dire ; il est persuadé que ce mot nous sera favorable, mais aussi qu'il dépend de nous, de plus d'une façon, qu'il soit plus ou moins tôt prononcé.
​« Je suis nettement convaincu de l'inéluctabilité d'une campagne d'hiver (1915), j'espère que nous la ferons en Belgique et sur le Rhin, mais nous la ferons. C'est du moins ce qui me semble ressortir des calculs humains. Mais que sont à l'heure actuelle nos prévisions ? Simples constructions d'enfants, qu'un rien suffit à réduire à néant. Nous sommes ici mieux placés que quiconque pour le savoir, hélas ! Ce n'est pas sur terre, ni dans nos armes, si perfectionnées soient-elles, que se trouve le secret de la victoire ; et j'ai plus confiance dans les prières de ceux qui sont restés derrière nous que dans les plans, si remarquables soient-ils, de notre grand État-Major. Faites redoubler de prières autour de vous. »
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​Lorsqu'il donnait aux prières de l'arrière cette importance parmi les causes qui amèneraient la victoire, Henri cédait à un sentiment de bienveillance : il voulait réconforter ceux de ses amis qui souffraient de n'avoir pas eu l'honneur de partager ses dangers. Au reste, il était ici sincère et il était de plus dans la vérité. Cependant, il ne pouvait se dissimuler qu'un autre élément compterait autant et plus encore sans doute : tant de sang volontiers répandu et généreusement offert à Dieu pour le salut de la France. C'est par des considérations de ce genre qu'il avait réussi à rétablir la paix dans son âme, lorsque plusieurs de ses camarades les plus chers étaient tombés. Comment ne se serait-il pas dit que peut-être leur sort serait le sien ?
​Dieu n'avait pas soulevé devant ses yeux le voile de l'avenir ; ne nous étonnons pas qu'il ait oscillé entre des pressentiments contraires.
​A certaines heures, il est tout à l'espoir de revenir sain et sauf de la fournaise. « Il n'est pas de jour où il ne tombe des éclats d'obus auprès de moi. Mais que voulez-vous qu'ils fassent à un garçon dont le nom est inscrit sous le manteau de la Très Sainte Vierge à Notre-Dame du Folgoët, à Notre-Dame des Miracles, à Notre-Dame de Bonne-Nouvelle, à Notre-Dame d'Avesnières ? » (11 juin 1915.) Mais il est trop intelligent des choses de l'ordre surnaturel pour ne pas se souvenir que la protection de Marie, dont il ne doutait pas, pouvait avoir des manières différentes de s'exercer sur lui. Il devait donc envisager l'autre hypothèse, au moins comme possible. Il l'envisage même plus d'une fois comme probable. Le 3 novembre 1914, il écrit : « Quand nous reviendrons... » Puis il corrige : « Ceux qui reviendront... » Il dit, d'ailleurs, gaiement, qu'il se tient prêt à tout événement. « Je crois que j'irai rôtir en Purgatoire ; mais j'ai la confiance inébranlable que je n'irai pas plus loin ! » Le 20 mai 1915, il prend même toutes les précautions : il rédige pour les siens une lettre d'adieu — qui ne partit pas, celle-là, mais qu'on a trouvée après sa mort dans ses papiers. Le sacrifice est ici nette-
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​-ment entrevu, courageusement et même de bon cœur accepté :
« Mes chéris, vous seuls me faites regretter la vie... Je serai mort avec la ferme croyance que nous nous retrouverons là-haut. Surtout, répétez-vous toujours que je suis mort sans amertume, bien au contraire, remerciant Dieu de m'avoir appelé à l'honneur suprême de mourir pour le pays, et que devant l'ennemi, j'aurai su faire honneur au nom que je porte. Je vais là-haut rejoindre N... et N... Que Dieu accepte notre sacrifice et fasse une France grande et croyante !
« Adieu, mes chéris, mes bien-aimés, ma seule et profonde tendresse. »
​Entre le jour où ces dernières lignes furent signées et le jour où l'immolation se trouverait consommée, un an presque complet devait s'écouler. L'on voit que longtemps d'avance, disons depuis le commencement de la campagne, Henri s'était préparé au grand sacrifice.
​⁂
​Le 241e est en Argonne. En face de lui, depuis plusieurs mois, la tranchée allemande de première ligne dessine une pointe avancée, une « hernie » d'où l'ennemi peut tenir sous le feu de ses mitrailleuses une voie de communication très importante pour les nôtres. Le commandement décide d'y remédier. On soupçonne que l'opération ne sera pas facile ; on ne la confiera donc qu'à des volontaires : on en choisit soixante, et le sous-lieutenant H. Comdamain est désigné pour diriger l'affaire.
​C'est le 11 avril 1916 que la communication de l'ordre arrêté lui est faite. « Je suis étonné, note-t-il à cette date, du calme relatif avec lequel j'ai accueilli la chose. Je n'en reviendrai probablement pas, ou, si j'en reviens, j'y laisserai des hommes, ce qui est plus pénible encore à penser. »
​Remarquons ces derniers mots, non pas seulement pour admirer jusqu'où il pousse la délicatesse de conscience de chef, l'héroïsme de son désintéressement personnel et l'amour de ses hommes ; mais pour nous en souvenir lorsque nous verrons bientôt qu'en fait, de tous ceux qui prirent part à ce coup de main, tous en revinrent... sauf lui-même.
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​« Réussir, poursuit-il, est une question de chance. Cette chance, l'aurai-je ? C'est le secret de Dieu, je m'en remets à Lui de façon absolue... Que j'y reste ou que j'en sorte, cela doit tourner à mon plus grand bien ; et devant la mort, désormais non plus lointaine mais proche, je retrouve ma paix et mon calme des meilleurs jours... »
​Jetant un regard sur sa vie qui peut bientôt finir, il est frappé par la disproportion entre les grâces qu'il a reçues et, pense-t-il, l'usage qu'il en a fait ; il s'abandonne à la miséricorde de Dieu, puis, avant de déposer la plume, il signe son oblation totale : « Je fais le sacrifice entier de ma vie. »
​Le 15, il marque qu'il vient de passer par une période d'alternative entre la confiance et le pessimisme. Mais il ajoute finalement : « A la grâce de Dieu ! »
​Le 20, peut-être parce que c'est le Jeudi saint, peut-être aussi parce que le lendemain il montera aux tranchées, il communie : ce sont ses Pâques. Et au cours de la journée il écrit, pour son directeur spirituel, une lettre d'adieu, magnifique de sentiments de foi, qu'un de ses camarades devra faire parvenir en cas d'accident mortel.
​« D'ici quelques jours, j'aurai à exécuter un coup de main sur les petits postes allemands qui nous font face... Je vous écris pour vous dire que, si je suis tué, je mourrai en chrétien et en soldat, j'espère. J'ai fait ce matin mes Pâques et renouvelé l'offrande à Dieu de moi-même que j'ai déjà faite si souvent depuis le début de cette guerre. J'ai confiance en sa miséricorde. J'ai foi en Notre-Dame du Folgoët. C'est donc là-haut que je vous donne rendez-vous. Merci encore, mon Père, de votre affection si tendre et si bonne...
​« Il y a une triste mission qui vous incombe. Vous devinez de quoi il s'agit. Dites à mes parents que ma dernière pensée, mon dernier souffle auront été pour eux, qu'eux seuls me faisaient tenir à la vie, que sans eux l'existence me semblerait n'avoir aucune signification, que jamais, avant la guerre, je n'aurais cru les aimer autant.
​« Priez pour moi, priez pour mes hommes, priez pour la Victoire. Je vous embrasse de tout cœur en Notre Seigneur. Henri. »
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​Le 21, la compagnie est en première ligne ; quelques jours après, les immédiates dispositions sont terminées ; le coup de main devra avoir lieu le 28.
​La veille, Henri assiste à la sainte messe et communie. La plupart des hommes qui seront de l'affaire l'accompagnent. Au retour, il écrit une autre admirable page d'adieux, celle-là à ses parents, et qu'il joignit, sous la même enveloppe, à celle qu'on vient de lire.
​« Mes bien-aimés, ceci est ma dernière lettre, ma dernière pensée. Demain matin, vraisemblablement, après-demain au plus tard, j'essaierai de sauter dans la tranchée d'en face pour y rallier des prisonniers. J'ai mis en Dieu tout mon calme, ma dernière confiance. L'affaire est montée avec soin, a chance de réussir. Toutes les précautions humaines ont été prises, je crois. Si je tombe, c'est que sa sagesse l'aura jugé bon. Mes bien-aimés, redites-vous cela. Cette pensée, qui fait mon calme, doit vous servir de pilier de consolation...
​« Mes chéris, je ne vous ai jamais tant aimés. Je n'ai jamais tant senti la profondeur du lien qui m'unit à vous qu'en ce moment où je vous fais mes adieux. Et pourtant, je ne regrette rien. Vous étiez ma seule véritable affection, c'est-à-dire le seul lien solide qui m'attachait ici-bas...
​« Si je tombe, j'espère que Dieu ne me tiendra pas trop rigueur, car c'est de tout cœur, en plein esprit de foi, que je lui offre ma vie à la place de celle de mes hommes, et le sacrifice joyeux de tout ce que l'avenir pouvait m'apporter lui agréera peut-être.
​« Mes chéris, priez pour moi ; c'est la grande, l'unique consolation. Embrassez tous les nôtres pour moi... Je vous aime plus que jamais et, si Dieu m'accorde une minute avant de mourir, c'est en pensant à vous et en vous disant « au revoir » que j'expirerai. A Dieu, mes bien-aimés, je vous aime et vous embrasse de tout cœur. Henri. »
​Le soir de ce même jour, jeudi 27, il s'entretint longuement avec un prêtre-soldat faisant fonction d'aumônier du bataillon. « Les paroles si surnaturelles du sous-lieutenant, nous dit celui-ci, sa confiance, sa résignation si admirable aux desseins de la Providence, trahissaient plus que jamais son humilité de héros et de saint. »
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​Aux officiers, aux soldats qui lui demandaient ce qu'il augurait de l'entreprise : « Mais, tout ira pour le mieux, et puis, à la grâce de Dieu... toutes mes affaires sont bien en règle ! » répondait-il de sa voix la plus assurée.
​Quelques heures avant le départ, l'aumônier revit le sous-lieutenant, lui serra encore une fois la main et lui donna discrètement, très ému, sa bénédiction. A ce moment, Henri lui confia sa dernière recommandation : « Si je meurs, mon Père X..., allez au bureau de la compagnie Lâ, vous trouverez une lettre cachetée à l'adresse de M. l'abbé G... et vous la lui enverrez par la voie la plus rapide. » (C'était le pli qui contenait réunis ses adieux à sa famille et à ce prêtre.) « Entendu, mon lieutenant, fit l'aumônier. Soyez tranquille. Mais plaise à Dieu que votre commission soit superflue ! »
​Le matin du vendredi 28, le signal du coup de main fut donné, mais un accident matériel étant survenu, le mouvement à peine commencé, il fallut l'arrêter. L'intention du commandement fut de remettre l'opération à quelques jours de là. Henri fit valoir qu'il y aurait inconvénient à la retarder autant. « Mes hommes, dit-il, sont prêts ; une longue attente serait pour eux énervante ; le plus tôt, demain, serait le mieux. » Son avis prévalut.
​La tentative fut donc renouvelée, le lendemain 29. Nous n'en savons pas très bien tous les détails, mais ce n'est pas ce qui nous importe le plus ici. Ce que nous savons, c'est que nos soixante volontaires se montrèrent ce qu'on attendait d'eux et qu'ils surent pour les entraîner l'exemple de leur sous-lieutenant. Après l'attaque, comme on les en félicitait : « Avec un chef comme ça, répondit-on, on n'a pas de mal à y aller ; on n'a qu'à le suivre » ; et encore : « Il y allait de si bon cœur qu'on avait du mal à le suivre ; on a eu beau faire, il est arrivé avant nous à la tranchée boche. »
​Le communiqué du soir portait : « En Argonne, un coup de main, exécuté au cours de la nuit, au nord du Four de Paris, nous a permis de nettoyer une tranchée adverse et de ramener quelques prisonniers. »
​L'opération était à peu près terminée, et le sous-lieutenant escaladait la tranchée allemande pour en sortir, lorsqu'un soldat alle-
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​-mand qui, pense-t-on, avait dû faire le mort et dont Henri ne s'était peut-être pas même méfié le geste ou du moins n'eut pas le temps de parer le coup, lui lança une grenade. A peu près toutes les parties du corps, sauf la tête, furent atteintes.
​Un de ses hommes réussit à le ramener à l'abri, transformé en un poste de secours. On fit alors un premier examen de ses plaies : aucune ne parut mettre sa vie en danger.
​Son capitaine, celui qu'il appelle dans une de ses lettres « un ami autant qu'un chef », arrive près de lui : il le trouve le visage éclairé d'un sourire très doux. On venait de lui apprendre que tout le détachement était rentré et que l'on ne comptait, en dehors de lui, qu'un seul blessé sérieusement : le caporal X... « Comment ne pas remarquer, écrit le capitaine, que pendant sa vie d'étudiant, l'état du sous-lieutenant ne donnait au docteur aucune inquiétude, celui du caporal semblait désespéré ? Et aujourd'hui, lui, Henri, est complètement guéri, Henri est-il à Dieu ! » Comment ne pas se souvenir que notre héros avait demandé à Dieu qu'il fût le seul à y rester, pourvu que ses hommes en revinssent ?
​Du poste de secours, Henri fut évacué sur Sainte-Menehould et hospitalisé à l'annexe Margaine de l'Hôpital Chanzy.
​Il avait déjà pris, la veille, diverses mesures pour faire parvenir à ses parents la nouvelle de sa blessure. Le lendemain, dimanche, il leur écrivait au crayon une assez longue lettre en lui donnant copie de sa fiche médicale qu'il commentait avec bonne humeur : « Une série de plaies légères qui font de moi comme une écumoire ! C'est beaucoup plus gênant que douloureux, et la fièvre, assez faible d'ailleurs, est causée beaucoup plus par l'énervement d'un manque de position que par les souffrances proprement dites, très supportables. » Il se félicite de ses voisins, de ses infirmières « d'un dévouement absolu. » Enfin, ajoute-t-il, « mes chéris, je viens d'avoir la plus belle des panacées... la croix de la Légion d'honneur, mes bien-aimés, que le général de division vient de m'apporter en personne. J'en suis confus et j'estime la récompense hors de toute proportion avec l'effort donné. »
​Sur cette appréciation finale, nous avons entendu de meilleurs juges ; personne, au reste, ne s'y trompera.
​Les jours qui suivirent, il reçut nombre de lettres et de visites
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​de ses officiers et de ses hommes, tous plus empressés les uns que les autres à lui apporter le témoignage de leur sympathique admiration et de leurs vœux de guérison prochaine. Un témoin de ces touchantes entrevues, les premières depuis l'attaque, nous dit que « ses hommes avaient l'air de bien l'aimer, et lui, de penser beaucoup plus à eux qu'à lui-même. » De son côté, le sous-lieutenant écrit : « Nous pleurions tous comme des enfants ! »
​Tous ceux qui ont approché le blessé pendant son séjour à Margaine gardent un souvenir ému et de sa sérénité que la fatigue n'altérait pas, de sa figure douce et reposée, de son sourire ouvert et franc. « On savait, d'ailleurs, d'où venait cette « lumière paisible » qui rayonnait dans son regard et qui amollissait sa belle et limpide physionomie » dans ces mercredis 3 mai, fête de l'Invention de la Sainte-Croix, il fit sa communion d'actions de grâce « avec, nous dit-on, une piété de séminariste. Il gardait une âme qui planait très haut. A côté de l'auréole de la bravoure, il avait celle de la sainteté. » Une photographie que la famille — qui ne devait pas le revoir en ce monde — doit à une attention particulièrement providentielle de l'aumônier militaire de Sainte-Menehould et qu'elle conserve comme une relique, le représente sur son lit d'hôpital ; elle justifie tout à fait cette unanimité d'impressions.
​Sainte-Menehould ne peut être, pour nos blessés transportables, qu'une halte. Pour ce motif, Henri avait détourné sa famille du projet de l'y rejoindre. Le jeudi 4, on jugea qu'il pouvait supporter les fatigues d'un voyage vers l'intérieur. Il fit donc partie d'un convoi qui prit la direction du Midi. Le samedi 6, il débarquait à Lyon et était dirigé sur l'hôpital de l'École de Médecine.
​Les premiers mots furent pour rassurer les infirmières qui s'empressaient autour de lui : « Blessures superficielles », répétait-il d'un ton le plus encourageant. Puis, il écrivit immédiatement à ses parents pour les prévenir de sa nouvelle adresse. Il leur demandait encore de retarder de quelques jours leur visite, afin que, les fatigues de son voyage à lui-même étant passées, il pût jouir davantage de leur présence.
​En apparence, en effet, rien ne pressait. Le blessé ne se plaignait pas ; ou, s'il se plaignait, c'était de la peine qu'on se donnait pour lui. Nous ne redirons pas ici comment, à Lyon comme à
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​Sainte-Menehould, il éveilla de suite une sympathie mêlée de respect et d'admiration. Cependant elle se traduisit, en une circonstance, d'une façon trop curieuse pour que nous la passions sous silence. Aux manifestations sans affectation mais sans timidité de la foi du blessé, un prêtre-infirmier crut reconnaître en lui un confrère. « Vous êtes sans doute prêtre, mon lieutenant ? » interrogea-t-il discrètement. — « Non, répondit Henri, en souriant, je ne suis qu'un pauvre laïc, qui essaie de faire son salut ! » Ce fut l'occasion et le point de départ d'une conversation où, semble-t-il, on se comprit bien et d'où l'on sortit bons amis.
Le jeudi 11, le sous-lieutenant fut radiographié : on découvrit dans plusieurs plaies des débris de corps étrangers ; le docteur décida pour le lendemain un débridement de ces plaies. Cette opération eut lieu le vendredi 12, au matin. Elle ne fut pas trop pénible ; le réveil du blessé, qu'on avait endormi, fut facile et sans souffrance. Ainsi qu'il l'avait écrit chaque jour, sauf toutefois la veille, à ses parents, il leur envoya dans la journée des détails sur cette intervention dont on attendait les meilleurs effets.
​Le soir, quelques nausées attribuées à l'éther, dont on s'était servi pour l'endormir, incommodèrent le malade, mais ni lui ni son entourage n'y attachèrent d'autre importance. Et puis, la nuit fut d'abord assez bonne, le blessé reposa tant bien que mal jusqu'à trois heures du matin. Mais à ce moment les nausées ne lui laissèrent plus aucun répit. Fatigué, il dit à un infirmier de service : « Mon pauvre vieux, je crois bien que je vais y f... l'échu. — Mon lieutenant, répartit l'infirmier, vous qui êtes si courageux, c'est vous qui parlez ainsi ? — Je ne pense pas manquer de courage pour cela, reprit Henri, je dis seulement que ça m'a l'air de tourner mal. »
Vers 7 heures, il voulut envoyer à sa famille des nouvelles de sa nuit. L'écriture trahit assurément l'effort, mais on ne la dirait pas tracée par une main qui, dans quatre heures, la main d'un glacé.
​« J'ai bien dormi pour commencer ; mais les nausées de l'éther sont venues fâcheusement gâter le reste de la nuit. Ces inconvénients, qui résultent de toute opération, sont fort désagréables. J'espère, cependant, être en état de recevoir dignement
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​mon oncle (le Dr Coriton, de Paris), s'il a persisté dans ses projets. — Je commence à compter (les jours) pour votre arrivée, mes chéris ! Que ce sera bon de se revoir ! — Reçu un énorme paquet de lettres de Sainte-Menehould. — Je vous aime et vous embrasse de tout cœur. Henri. »
A 9 heures, il fut transporté dans la salle de pansement. Les docteurs furent stupéfaits, et visiblement émus, des ravages qui s'étaient opérés dans les plaies durant la nuit. Ils constatèrent tous les symptômes d'une gangrène généralisée. Le pansement fut très douloureux. Le malade supporta ses souffrances avec une endurance qui ne se démentit pas un instant. Sans ostentation, mais simplement, il en offrit tant à Dieu le mérite.
​Dès qu'il fut de retour dans la salle, une infirmière, Mme B., qui ne le quittait plus, et à qui nous devons la connaissance de tous ces précieux détails et dont nous transcrivons à peu près textuellement le récit, s'empressa d'adresser à la famille un télégramme qui ne pût pas être trop inquiétant. Le malade le lut — personne ne devait se douter qu'il n'avait plus à quelques temps de là, il écrivait même à Henri ses lignes que l'auteur de ces pages ne refuserait pas de signer : « Dans toute ma vie de prêtre, je puis bien vous l'affirmer, je n'ai jamais rencontré une âme aussi séduisante, aussi noble, que celle de votre enfant. »
​Le malade, s'étant confessé, reçut l'extrême-onction en pleine connaissance, répondant lui-même aux prières et édifiant l'assistance par son courage, son esprit de foi, son amour du bon Dieu.
​Il mit alors sa main dans la main de Mme B., comme pour s'aider à l'heure du grand combat, et ne la retira plus. C'était l'heure du courrier : on lui apporta plusieurs lettres. Il regarda et reconnut les écritures, indiquant celle de ses parents : « Voilà, Madame, dit-il, celle qui m'intéresse ; veuillez me la lire. » Il en suivit avec peine la lecture, bien qu'il souffrît relativement peu. Mais l'oppression montait ; il le sentait. Regardant
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​alors bien en face son infirmière, avec ses yeux bons et francs : « C'est la fin, Madame, je vais mourir, n'est-ce pas ? — Ce sera comme le bon Dieu voudra, mon petit. — Merci, Madame. Vous direz alors à mon père et à ma mère que je meurs en pensant à eux. » Dans un moment de crise plus violente, sans doute, on l'entendit murmurer sans amertume, ni impatience, très doucement : « Qu'il faut donc souffrir pour mourir ! » A diverses reprises, il baisa son crucifix : « Qu'on m'enterre avec lui ! » Il toucha son chapelet. Plusieurs fois, il répéta : « Cœur Sacré de Jésus, j'ai confiance en vous ! » Et enfin, rassemblant toutes ses forces : « Cœur Sacré de Jésus, sauvez la France ! » Il était 11 heures moins un quart. Dieu, la France, son père, sa mère, avaient eu ses dernières pensées. A 11 heures, son âme quittait la terre.
​Un second télégramme apprit à ses parents qu'ils venaient de perdre — pour un temps — tout ce que Dieu leur avait donné de meilleur. Alors commença pour eux le dur chemin de la croix, dont ils ne toucheront le terme qu'au jour de l'éternelle réunion, dans lequel ils marchent si merveilleusement soutenus par leur foi, et dont les premières stations furent particulièrement douloureuses.
​Pendant les longues heures du voyage de Rennes à Lyon, ils eurent, hélas ! le temps de savourer l'amertume de leur épreuve. Et arrivés là-bas ils se trouvèrent en face d'un cercueil déjà fermé.
​Les règlements militaires leur accordaient la consolation de le ramener près d'eux. Le samedi 20 mai, à la gare de Rennes, une foule énorme leur apportait le témoignage très éloquent d'une respectueuse sympathie ; et de là à l'église de Toussaints, puis au cimetière du Nord, elle fit à la dépouille glorieuse du sous-lieutenant un cortège vraiment triomphal.
​Le caveau de famille n'étant pas prêt à le recevoir, et les caveaux provisoires n'étant pas disponibles, le cercueil fut déposé sous la coupole qui surplombe l'entrée du cimetière, sur le gradin de l'autel qui fait face au calvaire central. Touchant symbole ! Henri reposait donc, non pas sous l'autel, ce qui est la place réservée à ceux qui sont morts expressément pour Dieu, aux mar-
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​-tyrs, mais un peu plus en avant de l'autel, ce qui était bien la place de celui qui est mort pour la France, c'est-à-dire, « pour qu'elle soit plus grande », mais aussi — l'on s'en souvient — « plus croyante. »
​Il resta là, du 20 mai au 5 juin. A cette date, à la suite d'une cérémonie tout intime où le caveau terminé fut bénit, les restes mortels d'Henri prirent possession du tombeau où ils attendent la résurrection.
​Quant à son âme, ne la cherchons pas parmi les morts : elle est parmi les vivants.
​Nous terminions ces lignes, quand nos yeux tombèrent sur un livre dont nous ne connaissions encore que le titre assez énigmatique et, de nature à piquer la curiosité : Quand l’âme est droite, par M. Rigaux. Nous allâmes immédiatement à la dernière page, comme pour y fouiller la table des matières. La phrase finale achevait la phrase inachevée du titre : « Quand l’âme est droite... Dieu s'en empare. » Il nous parut que ces quelques mots donnaient la clé de cette vie et de cette mort.
​Toulouse, Imp. DOULADOURE rue S.-Rome, 39. — 2697.